PIHERN N°29 La Dérive sémantique des Mots par Yann Mikael

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PIHERN N°29 La Dérive sémantique des Mots par Yann Mikael

Message  Tugdu le Lun 3 Mai - 8:09

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Le Dérive sémantique des Mots

Tout au long de leur longue vie les mots peuvent changer de sens, ou du moins dériver petit à petit du sens originel. Si vous ouvrez un dictionnaire étymologique du français et que vous cherchiez l’origine du mot « forêt », vous seriez étonné de voir qu’il n’a rien à voir avec le bois11. Le mot vient du bas latin « forestis », abréviation de « forestis silva », forêt (silva) en dehors (forestis) de l’enclos, locution désignant la « forêt royale » au 8ème siècle (Capitulaires de Charlemagne), là c’est l’adjectif qui a remplacé le nom. C’est aussi le cas pour le mot « truie » ; le dictionnaire étymologique Larousse nous dit : du bas latin « trŏia », féminin tiré de « porcus troianus » (porc farci), ainsi désigné par allusion plaisante au cheval de Troie.

En breton « marais » se dit « geun12 » mais aussi « gwern » et un autre mot a pu être « hesken », comme nous le verrons ci-après. Un arbre qui pousse très bien dans les marais parce qu’il aime l’eau, c’est « l’aulne », qui en breton se dit « gwern ». Cet arbre produit des baliveaux élancés et très droits qui devaient être appréciés pour faire des mâts de navire, et c’est sans doute pour cela qu’en breton le mot « mât » se dit « gwern ». Le mot « gwern » est porté également comme nom de famille, sous la forme du moyen-breton « Guern ». Les noms de famille peuvent aussi changer, notamment par la volonté du pouvoir politique de franciser les noms à l’état civil, surtout quand ils sont facilement traduisibles en français. Ainsi Gwennole ar Menn, spécialiste des noms de famille bretons, racontait qu’au cours de ses recherches il avait constaté, qu’une personne nommé « Le Guern », vit son nom écrit « Le Mât » par un secrétaire de mairie zélé qui appliquait la consigne de tout écrire en français. Mais transformé en « Le Mât » le nom avait encore une signification en breton où on prononce toujours le « t » en fin de mot, et prononcé ainsi, « matt », il signifiait encore « bon » ; alors, à quelque temps de là, un autre secrétaire crut bon de franciser de nouveau ce qui lui semblait être de nouveau du breton, et il écrivit « Le Bon ».

Le nom du « whisky », cet alcool mondialement connu, provient de son nom en gaëlique « uisce beatha » (prononcer « ischkë bac’ha » qui signifie simplement « eau de vie ». Le mot irlandais, aussi bien qu’écossais, pour désigner l’eau est donc « uisce » - que les Anglais ont transformé en « whisky » -, c’est un mot différent du brittonique « dour », bien que « dour » soit connu aussi en irlandais, mais il sorti d’usage dans la langue courante, étant cependant utilisé dans l’argot des maçons sous la forme « dobhar13 » (prononcer « dovar »).

En breton et en gallois trouve-t-on aussi les deux mots ? Il semblerait que oui. « Uisce » a une parenté avec le gaëlique ancien « esc » signifiant « eau, marais ». Au Pays de Galles il y a une rivière nommé « Wysg » (« Uisc » en vieux-gallois ; on croirait voir le nom de l’eau en irlandais et par là même le nom du whisky).

Sur cette rivière il y a la ville de « Caerleon14 » qui du temps des Romains s’appelait « Isca15 Silurum16 » et où était stationné la 2ème légion romaine Augusta

En Bretagne il y a « Penisquen17 » en Plogastel-Saint-Germain (29), « Penesquen » (-vras et -vihan) en Meilars (29) - formes qui correspondent à « Pen-heskyn » et « Pen-hesgin », toponymes gallois de la région de Caernarvon, mentionnés par J. Lloyd-Jones18 - et « Kerisquin » en Guissény (29). Ces graphies « -isquen », « -esquen », « -isquin » sont des évolutions de « hischin » (de « Penn hischin » qui se trouve au Cartulaire de Landevennec, titre 14 p.156). Léon Fleuriot19 rapproche « hischin » (ch = k) du vieux-breton « hiscent », glosant le latin « uligo » (humidité du sol), dont le « t » final n’est pas étymologique et qu’on trouve dans son Dictionnaire des gloses de vieux-breton, Paris, 1964. Le radical de « hischin », « heskyn » se retrouve en breton actuel dans le mot « hesk » que l’on traduit en français par « laîche, carex » une plante des marais, et c’est là où je voulais en venir : ce mot breton est resté en préchë mitaw sous la forme de « héch », qu’il vaudrait mieux écrire « hésch » pour bien montrer la parenté avec « hesk ». Cette plante a de longues feuilles étroites dont les bords sont coupants – je le sais par expérience, m’étant coupé avec, quand enfant, je gardais les vaches sur les marais du Don – mais je ne vous parlerais pas de « heskenn » qui est aussi le nom la « scie » en breton, et qui pourrait faire penser à une parenté par son côté coupant ; un autre mot doit en être l’origine.

En conclusion : du vieil-irlandais « esc » (eau, marais), au brittonique « iska » (eau, marais), au vieux-breton « hiscent » (humidité du sol), au vieux-breton « hischin » (marais) - actuel « -esquen, -isquen », au breton moderne « hesk » (plante des marais) et au mitaw « hésch » (plante des marais), il semble y avoir une filiation linguistique qui pourrait nous relier jusqu’à l’ « ischkë bac’ha20 », le « whisky ». Eh bien ! Si on m’avait dit ça quand je gardais les vaches sur les marais du Don ! Mais à cet âge-là, j’ignorais complètement ce que pouvait être le « whisky », mais cela m’aurait plu de pouvoir voyager en esprit jusqu’en Irlande et en Ecosse, cela nous aurait empêcher de nous endormir, et de laisser les vaches brouter une autre plante de marais, très dangereuse, qu’on appelait « fausse-herbe » et qui faisait « tarjë21 » les pauvres bêtes.

Yann MIKAEL

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